Entre mer et montagne

Photo: Jacques De Lesseps. Musée de la Gaspésie. Collection du Centre d’archives de la Gaspésie. P57/4/15.

La Gaspésie est une mer de montagnes, traversée par les Chic-Chocs, véritable épine dorsale d’une péninsule s’avançant dans le golfe. La montagne est partout où le regard porte, proche ou lointaine, omniprésente.

Pourtant elle est peu présente dans l’imaginaire collectif. Au plan territorial, les Gaspésiens occupent une mince bande de terre, accrochés à la mer, comme s’ils avaient craint de s’aventurer dans la montagne.

Fréquentée dès le 16e siècle – voire même le 15e –  par les pêcheurs saisonniers, il faudra attendre longtemps avant que les Blancs ne pénètrent l’intérieur des terres. C’est alors le territoire hivernal des Micmacs, où ils se réfugient durant la saison froide pour chasser le gros gibier. Le terme « Chic-Chocs » vient d’ailleurs du micmac, signifiant « muraille infranchissable ». Le premier Blanc à traverser la Gaspésie du nord au sud sera le géologue William Logan en 1844, surtout grâce à l’aide de ses guides autochtones…

 
La montagne restera longtemps une barrière, et l’intérieur des terres, un territoire inconnu. Le regard, l’imaginaire, se porte plutôt vers la mer, le golfe et l’océan, ces chemins d’eau nous reliant à l’Italie, à l’Espagne et au Portugal, où l’on se délecte de la morue gaspésienne.

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Salut aux hommes forts

L’histoire nous ouvre les portes d’un autre monde, riche bassin d’expériences humaines passées, de façons d’être et de vivre. Je suis fasciné ces temps-ci par ce monde où la force physique avait encore son importance.

Je pense aux Micmacs marchant le territoire, remontant les rivières et affrontant les animaux sauvages pratiquement à forces égales. Puis viendront les blancs: marins, pêcheurs, agriculteurs, bûcherons et voyageurs… tous ces métiers où la force était primordiale à la survie.

Prudent Landry, le roi de la machoire

Prudent Landry, le roi de la machoire. Musée de la Gaspésie. Série Prudent Landry. P57/24/7.

Les grands héros de ce panthéon du muscle seront nos hommes forts offrant une version surnaturelle, quasi-mystique, de ces exploits du quotidien où seul le corps apportait la gloire.

Louis Cyr, Alexis le Trotteur, Victor Delamarre, je vous salue. De mon univers où les machines issues du cerveau ont pris le relais du muscle, nous libérant du dur labeur, mais affaiblissant nos corps, à force d’inaction.

La bataille de Hong Kong

M. William McWhirter, un des survivants de Hong Kong

Durant la Seconde Guerre mondiale, des soldats canadiens sont envoyés défendre Hong Kong face à l’envahisseur japonais. Inexpérimentés, mal équipés, ils résistent tant bien que mal aux assauts des Japonais durant 17 jours.

Bien forcés de se rendre, ils sont gardés dans des camps de prisonniers où les conditions de détention sont particulièrement difficiles: insalubrité, manque de nourriture, maladies… plusieurs y laisseront la vie. Les survivants seront ensuite transférés dans des camps de travail au Japon mais où leur sort n’est guère meilleur… Affaiblis, brutalisés, ils sont astreints à de longues heures de travail, notamment dans des mines de charbon.

En 1945, l’onde de choc, la vague de chaleur qu’ils ont senti sur leur visage, provenant des bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki, sonne l’heure de la libération. Avec la reddition du Japon, ils seront ramenés au pays, où malheureusement leur histoire demeure encore méconnue.

Merci à l’équipe de GASPA pour cette belle production soulignant le courage immense de ces fiers gaspésien. À noter que la version complète de ce documentaire est disponible sur Tou.tv: Les survivants de la bataille de Hong Kong

 

Pierre Fortin, le roi du golfe

Dans la première moitié du 19e siècle, les parlementaires canadiens ne se soucient guère du développement des pêcheries. Louis-Joseph Papineau exprime bien l’opinion de la majorité en disant que « créer un pêcheur, c’est enlever un cultivateur à la terre, c’est encourager l’industrie la moins convenable au pays ».

Louis-Joseph Papineau. - Photo: William Notman, Musée McCord, I-849.0.3

Les pêcheries sont pourtant une activité très lucrative. Les compagnies jersiaises l’ont bien compris. Elles réalisent de grands profits en exportant de la morue séchée aux États-Unis, aux Antilles, en Amérique du sud et dans la Méditerranée. Les Américains ont eux aussi saisit l’importance des ressources du golfe. Chaque été, ils sont nombreux à venir pêcher près des côtes de la Gaspésie, des Iles-de-la-Madeleine et de la Côte-Nord.

L’indifférence des gouvernements et la présence américaine créent du mécontentement. Suite à de nombreuses plaintes et pétitions adressées aux parlementaires, un comité est chargé d’étudier la situation. En 1851, le comité recommande la création d’une « police des mers », chargée de la protection des pêcheries du golfe.

Le commandant Pierre Fortin

Pierre Fortin est né à Verchères le 14 décembre 1823. En 1845, il obtient son diplôme en médecine au McGill College. En 1847, il soigne les victimes de la grande épidémie de typhus, à Montréal et à Grosse Île, jusqu’à ce qu’il soit lui même victime de la maladie.

L’année 1849 représente un tournant important dans sa carrière. Il abandonne la médecine pour former une unité de cavalerie qui servira à réprimer les émeutes survenues à Montréal suite à l’adoption d’une loi indemnisant les victimes des rébellions de 1837-1838. C’est pour ses qualités de meneur d’homme qu’on lui confie, en 1852, le poste de magistrat « stipendiaire » chargé de la protection des pêcheries du golfe.

Les émeutes de 1849 vont mener à l'incendie du Parlement à Montréal. - Huile sur bois. - Musée McCord.

À bord de « La Canadienne »

Le commandant Pierre Fortin patrouille les eaux du golfe du Saint-Laurent à bord de « La Canadienne », une goélette armée. L’équipage, des marins expérimentés, savent faire usage de leurs armes lorsque cela est nécessaire. Du mois de mai au mois de novembre, il visite les établissements de pêche de la Gaspésie, des Iles-de-la-Madeleine et de la Côte-Nord.

Pour protéger les ressources du golfe, il tente de faire respecter les lois relatives aux pêcheries. Il délivre les permis saisonniers, fait respecter les droits d’installations des exploitants et surveille attentivement les pêcheurs étrangers. Les Américains ont particulièrement mauvaise réputation. En plus d’enfreindre les traités, ils se livrent parfois à des méfaits dans les villages de pêcheurs. Dans son rapport de l’année 1860, Pierre Fortin rapporte que « des équipages de bâtiments de ce pays se rendaient à terre par bandes de 15, 20 et 30 hommes, passaient sur les champs ensemencés, entraient dans les maisons des habitants malgré eux, et quelque fois les insultaient de la manière la plus grossière : et malheureusement nos pêcheurs ne se trouvaient jamais assez nombreux pour les mettre à la raison. »

Le commandant Fortin joue également le rôle de policier. Dans la mesure du possible, il tente de prévenir de tels méfaits. Les autorités locales lui demandent régulièrement son aide lorsqu’ils anticipent des troubles. Si cela est nécessaire, le commandant procède à l’arrestation des fautifs, les amène devant un juge et, le cas échéant, les mène en prison.

Il veille finalement à faire respecter les droits de douanes car les contrebandiers sont nombreux à l’époque.

La goélette "La Canadienne". - Gravure tirée de "Canadian illustrated news", 15 mai 1875, p. 308. Musée de la Gaspésie. Collection Richard Gauthier. P162/5.

Un pionnier de l’océanographie

Chaque année, Pierre Fortin dépose un rapport détaillé de ses activités. Ces documents constituent aujourd’hui une source de renseignement importante pour les historiens. On y trouve, entre autres, des statistiques sur les prises de poissons. Il s’agit également d’une première initiative en vue de la gestion des ressources maritimes.

Dans ses rapports, le commandant Pierre Fortin s’interroge sur les méthodes des pêcheurs canadiens et les compare à celles utilisées par les pêcheurs de Terre-Neuve et des îles Saint-Pierre-et-Miquelon. La conservation de la ressource a une grande importance pour lui.

S’il a abandonné sa carrière de médecin, Pierre Fortin n’a pas cessé de s’intéresser à la science. Il a publié un ouvrage décrivant quatre-vingt espèces de poissons que l’on retrouve dans le golfe et réunit une collection d’oiseaux. C’est lui qui a inauguré une section consacrée aux études marines à la bibliothèque de l’Assemblée Législative. À Gaspé, il a expérimenté la culture des huîtres. Il est finalement le fondateur de la Société de géographie de Québec.

Le député Pierre Fortin. - Topley Studio / Library and Archives Canada / PA-033681

Un politicien soucieux du développement des pêcheries

En 1867, celui que l’on a surnommé « le roi du golfe » délaisse le pont de « La Canadienne » au profit de la scène politique. Il devient alors député de Gaspé au fédéral et au provincial. Le sort des pêcheries et des régions du golfe du Saint-Laurent ne cesseront de le passionner. Sans relâche, il tentera de faire reconnaître l’importance des pêcheries dans l’économie canadienne.

Il a contribué au développement de ces régions en militant pour l’établissement d’un lien postal entre la Gaspésie et la Côte-Nord, l’installation de phares dans le golfe et la construction de l’Intercolonial et du chemin de fer de la Baie-des-Chaleurs.

Références bibliographiques

Marc Desjardins et al. Histoire de la Gaspésie, IQRC, 1999, p. 286.

Pour en savoir davantage…

La découverte du chevalier cuivré http://www.radio-canada.ca/actualite/semaineverte/ColorSection/peche/021027/cuivre.shtml

Le refuge Pierre-Étienne Fortin http://monteregieweb.com/main+fr+01_300+Sensibilisation_au_refuge_faunique_PierreEtienneFortin.html?ArticleID=652298&JournalID=25

Recension de l’ouvrage « A life on the line » http://www.erudit.org/revue/haf/1998/v52/n2/005545ar.pdf

Les origines de la barge

La barge des pêcheurs de morue gaspésiens serait apparue vers la fin du 18e siècle. Elle aurait été inspirée par les embarcations des pêcheurs de la Nouvelle-Angleterre qui fréquentaient les côtes gaspésiennes ou qui s’y sont installés, à partir de 1784, avec l’arrivée des Loyalistes.

Une barge ancrée face au village de Barachois, vers 1910. –  Musée McCord, don de Stanley G. Triggs, MP-0000.1217.12.

Selon l’architecte naval Howard Chapelle, il s’agirait d’une adaptation du « chebacco boat », une embarcation utilisée pour la pêche côtière et le cabotage au Massachusetts. Jean Fréchet et Roch Samson croient plutôt que la barge serait une adaptation de la baleinière, utilisée par les anglophones de la baie de Gaspé, ou encore du « long boat », qui servait à décharger les grands voiliers.

Les pêcheurs de morue gaspésiens, qui fabriquent eux mêmes ces barges, vont s’inspirer de ces modèles pour concevoir une embarcation adaptée à la pêche en Gaspésie.

Bibliographie

Howard Chapelle cité dans Michel Desgagnés, « La barge de Gaspé » dans L’Estuaire, vol 22, no 1, janvier 1999 : p.3.

Jean Fréchet, « La Gaspésienne » dans Actualités marines, vol 2, no 2, avril-juin 1958 : p. 7 et Roch Samson, La pêche à Grande-Grave au début du 20e siècle, Ottawa, Parcs Canada, 1980 : p. 42.

Gespegoagig, le pays des Micmacs

En Gaspésie, plusieurs noms de lieux tirent leur origine de la langue micmacque. D’ailleurs, le mot « Gaspé » dérive de « Gespeg », un mot micmac signifiant « bout du monde », « bout des terres » ou encore « la dernière terre ». Dans certains cas, les noms de lieux originaux ont cependant disparus, ayant été remplacés par des toponymes anglais ou français.

Même s’ils demeurent usités, les toponymes micmacs sont souvent méconnus de la population. En dépit de leur sonorité caractéristique, on a oublié que des mots aussi courants que « Chic-Chocs », « Miguasha » ou « Cascapédia » sont d’origine micmaque. Plus encore, on a oublié que ces mots témoignaient de la présence physique des Micmacs sur le territoire ainsi nommé.

Ces nomades n’étaient pas cantonnés, comme aujourd’hui, aux territoires de Listugug (Ristigouche), Gesgapegiag (Maria) ou Gespeg. L’été, ils vivaient dans des campements à l’embouchure des rivières de la baie des Chaleurs et de la pointe de la péninsule. L’hiver, ils remontaient à l’intérieur des terres et partaient à la chasse au gros gibier. Et c’est sans compter qu’ils s’aventuraient parfois sur les eaux du fleuve et du golfe Saint-Laurent. Bref, de manière saisonnière, ils occupaient le littoral, l’hinterland et l’espace marin.

Wigwags, femmes et canot micmacs Référence: Paul-Émile Miot/Bibliothèque et Archives Canada/PA-194632

À cet égard, le cas de Bonaventure est caractéristique. N’étant plus physiquement présents sur le territoire, les Micmacs sont aussi peu présents dans l’histoire locale. Dans le récit historique, on mentionne parfois le nom micmac de la rivière et leur présence comme guide de pêche…

Dans une étude intitulée « Le pays des Micmacs », le Père Pacifique de Valigny dresse une liste des toponymes micmacs. Sur la rivière Bonaventure, on constate qu’à peu près tous les affluents, chutes, rapides, fosses, anses et îles portaient autrefois un nom micmac. Ce qui nous laisse penser que les Micmacs connaissaient très bien la rivière Bonaventure et la fréquentaient assidûment – d’où l’intérêt de les embaucher comme guides de pêche!

Pour nous aider à mieux comprendre en quoi consistait le « pays des Micmacs », je vous offre ici une sélection de toponymes permettant d’en esquisser les limites gaspésiennes.

Magtogoeg: Fleuve St-Laurent, « fleuve aux grandes eaux »

Natigôsteg: Anticosti, « terre avancée »

Oôogogoisoei Sipo: Rivière-au-Renard

Gogomitjinaoenag: Cap Gaspé ou White Head, « chez la grand-mère »

Sigsôg Menigo: Île Bonaventure

Papôg: Pabos, « eaux tranquilles »

Maoi Pôgtapei: Baie des chaleurs, « la grande baie »

Epsegeneg: Port-Daniel, « où l’on se chauffe »

Ipsigiag: Paspébiac, « barachois »

Oagametgog: rivière Bonaventure, « rivière limpide »

Gesgapegiag: rivière Cascapédia, « rivière large »

Tracadigash: Carleton, « lieu où il y a des hérons »

Megoasag: Miguasha, « rocher rouge »

Listogotjg: Ristigouche, « désobéis à ton père »

Mataoeg: Matapédia, « la fourche, le confluent »


Bibliographie

R. P. Pacifique, « Études historiques et géographiques, 10. Le Pays des Micmacs », Extrait du Bulletin de la Société de géographie de Québec, 1928, p. 179-181.

Dictionnaire micmac en ligne http://www.mikmaqonline.org